Smockey Faso Rebelle

« Il n'y a pas de procès mais de la censure, oui. Et des intimidations ». Smockey Faso Rebelle Rencontré dans son studio Abazon, le fameux producteur burkinabé Smockey est en pleine session d'enregistrement. Il prend néanmoins le temps de répondre aux questions de Waga Hip Hop Mag sur le rap, la censure, la chute des ventes et la montée des drogues. Interview garanti sans langue de bois. Tu a été vainqueur aux Kundé 2006, la plus grande distinction de la musique au Burkina. Cela a-t-il changé le regard négatif que certains avaient du rap ? Oui, parce que certains continuent de dire que le rap n'est pas une musique. Cela constitue un motif de joie et si cela peut susciter des vocations, tant mieux. Mais au-delà des titres il y a ce qui nous accompagne tous les jours, les combats quotidiens qui ne sont pas moins importants. En plus de ta casquette de rappeur, tu as aussi celle de producteur. Comment ressens-tu la crise l'industrie musicale ? D'abord sur les chiffres. Nous sommes ici toujours au stade de la cassette et cela occasionne un certain monopole. Ce sont les grossistes qui revendent les cassettes et qui donnent des avances pour payer les duplications. Si pour une raison ou une autre ils ne veulent pas de votre musique, vous êtes dans la merde, si je peux m'exprimer ainsi (rire). Et il y a la piraterie qui existe malgré les lois. On sait quoi faire, qui doit saisir les marchandises des pirates, mais rien ne se fait dans ce sens. Vous avez ensuite les droits de diffusion qui ne vous rapportent pas grand-chose. L'Etat Sénégalais donne un peu plus de 25 millions CFA pour l'ensemble du répertoire de la musique sénégalaise et pour le monde entier. Au Burkina, la situation est bien pire. Nous sommes dans l'actualité de Waga Hip Hop 8, dédié aux femmes. Quelle ta vision sur la programmation ? Je suis ravi que ce festival existe, déjà parce que c'est un ami, Ali Diallo, qui s'en occupe. Au début, ça n'a pas toujours été facile. On a eu de gros débats, mais moi j'étais pour la pérennité de ce festival parce que nous n'avons pas beaucoup de festival dans la sous-région et quelqu'un qui est disposé à faire ce genre de choses, c'est excellent pour nous. Il fait partie aujourd'hui des plus grands festivals en Afrique et cela fait notre fierté à tous. On profite de l'expérience des gens comme Stay Calm qui font plein de choses dans le domaine, on arrive à rencontrer de légendes vivantes comme Olivier Cachin. Les artistes programmées sont talentueuses et beaucoup rappent mieux que certains garçons. Nous avons dans notre réseau des filles avec qui il ne faut pas jouer ! (rire) Sur le plan du flow, elles cartonnent. Tu as sorti deux clips évoquant l'actualité brûlante où des étudiants se faisaient tirer là dessus à balles réelles par la police. Est-ce qu'il y a eu une réaction du pouvoir, de la censure ou des procès ? Il n'y a pas de procès mais de la censure, oui. Et des intimidations. On vous fait venir pour vous expliquer où est l'intérêt de la nation, quel est votre intérêt à vous et on vous explique qu'il peut vous arriver des choses. On appelle votre famille, votre oncle, votre tante, on met une grosse pression. Ou on vous fait ce qu'on a fait à Samsk le Jah en brûlant votre voiture. Par mail, on vous dit qu'on a « fait Norbert » et toi, tu vas voir ce qui va t'arriver. Après on dit que le Burkina est un pays démocratique, prospère, bon élève, mais ça c'est bon pour les touristes. Quand les touristes repartent, c'est autre chose, le revers de la médaille. On a besoin de subventions. Le Burkina Faso est un petit pays qui est énormément soutenu, et on nous traite comme une réserve indienne. Il n'y a que le whisky qu'on ne nous envoie pas. On est tributaires de cette belle image avec de beaux sourires hypocrites devant les médias. Mais les vrais procès ici n'ont jamais abouti. Les gens qui ont été flingués, leurs dossiers attendent toujours. Les plus connus sont Sankara et Norbert mais il y a eu le journaliste Michel Congo, et plein d'autres. Il y a eu la journée du pardon mais on a compris trop tard que ce sont les citoyens qui devaient se pardonner entre eux, pas les principaux responsables. Ce qui est nouveau, c'est qu'on donne l'argent aux familles des victimes. Mais il y a certaines personnes comme la mère de Norbert qui ont préféré refuser et garder leur dignité. La censure existe aussi. Il y a un titre sur mon album qui s'appelle « A qui profite le c... » qui n'a pas pu être diffusé. Heureusement qu'il y a Internet ! Ils nous font de la publicité sans savoir. Ils n'ont pas encore compris qu'il valait mieux ne pas réagir. Nous essayons d'aller vers le public en faisant des projections dans les quartiers pour faire des débats. Le côté revendicatif est en train de reprendre le dessus, et je pense que cela est dû en partie au travail des rappeurs. Il y a eu un moment où les gens ne disaient rien, mais ça commence à changer. Les idées fortes comme celles de Sankara et Zongo commencent à revenir avec le mouvement alter mondialiste. Le communiste, finalement, n'était pas si con que ça. On aurait dû prendre ce qu'il y avait de bien parce que le capitalisme, on ne sait pas où ça va nous conduire, mais ça va être grave. Peux-tu me confirmer les informations qui font état de l'arrivée de plus en plus fort en Afrique, et particulièrement au Burkina, de la drogue. On parle de cocaïne, de crack. Quelle est la réalité de cette information ? La réalité c'est que nos rues sont bourrées de crack. Nous sommes un pays enclavé avec six frontières, donc il n'y a pas que du bon qui transite par là. Apparemment il y aurait un réseau haut placé qui fait venir ça. Vous avez donc la jeunesse qui se drogue au mauvais crack. On avait déjà l'alcool, et maintenant la drogue. Le peuple est vraiment sous opium. Je ne vais pas citer de noms pour qu'on leur fasse des procès mais c'est de notoriété publique, il y a des artistes très connus qui sont tombés la-dedans et ils sont irrécupérables. C'est la triste réalité, avec des gros intérêts financiers derrière. David Sanon


18/10/2008
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