Pauvreté, ignorance et gouvernance : la trilogie de tous les dangers

Pauvreté, ignorance et gouvernance : la trilogie de tous les dangers

lundi 19 mai 2008.
 
Pauvreté, ignorance, gouvernance ou mal-gouvernance : c’est la trilogie de tous les dangers, la matrice même du sous-développement. C’est le fond sans fond de nos échecs. Et les événements de ces dernières semaines, au Burkina Faso, sont venus nous le rappeler : marche avec casses (condamnée par tous) ou sans casses (fort républicaine), communication gouvernementale active, avec une donne nouvelle saluée par les politistes (un point de presse en langues nationales…).

Tout ceci, sur fond de « vie chère au Burkina Faso ». Cette pauvreté qui rime avec une « vie chère », selon notre entendement, n’est pas un état naturel. Elle est la résultante des dysfonctionnements structurels et des aléas conjoncturels qui finissent par créer une situation socioculturelle, quasi permanente, dans laquelle les besoins des populations sont supérieurs à leurs biens (pouvoir d’achat, voire capacité…).

On est pauvre quand on est dans cette situation, on n’est pas pauvre parce qu’on n’a pas ceci ou cela. Comment peut-on dire d’une communauté d’hommes et de femmes vivant heureuse dans un rayon de deux kilomètres : elle est pauvre, puisque les routes et le système de transport n’y sont pas développés. Viendra un moment où l’espace vital de cette communauté sera ouvert à l’infini et ses besoins tout autant, et on pourra dire d’elle qu’elle est pauvre des biens qu’elle n’a pas pour combler les besoins existants. La pauvreté, au sens bien admis, n’est donc pas naturelle ; elle est culturelle et se manifeste chaque fois que l’écart entre besoins et biens est insoutenable, abrutissante. La nature des besoins détermine la nature de la pauvreté. Ainsi, l’argent, l’affection, le surnaturel ont chacun leurs pauvres.

Aujourd’hui, on constate une flambée des prix au Burkina, d’où, un vocabulaire usité de plus en plus par tous (« la vie chère »), de gré ou de force, en raison des turbulences que connaît le vécu quotidien de nos pouvoirs d’achat respectifs. Pourtant, ce n’est pas un phénomène nouveau. Depuis plusieurs années, il se fait ressentir, même dans des pays dits riches (financièrement probablement !). Plus près de nous, c’est le vécu de certains citoyens du Burkina d’en bas, de nos campagnes… Et pourtant, bien que la question de la vie chère préoccupe tous ceux qui vivent au Burkina Faso, plus d’un ne semblent pas avoir changé ses modes de consommation, voire réadapté ses besoins en fonction de ses biens, en attendant que « la lutte contre la vie chère » menée tant par le gouvernement que par ses contempteurs, connaissent ses premiers fruits, dans le panier de la ménagère ou la popote du citoyen. Ainsi, chantre le jour contre la vie chère, la nuit venue, voire même le jour, pendant les heures de service ou pas, les bars et autres gargotes ne désemplissent pas. Le tout, arrosé par de la bière et de la chair, fraiche ou pas ! Malgré « la vie chère », on semble être toujours à l’heure : des « chambres de passe » bien que le maire de Ouagadougou ait pour ambition de les combattre, des « fraicheurs burkinabè » de toutes formes matérielles ou immatérielles, des véhicules et motos divers, des multiples téléphones portables de dernier cri, etc. Au risque de faire dire par certains…, hors des lieux communs, que « la vie n’est pas chère au Burkina ! »

C’est dans cet écart besoins/biens que nous inscrivons l’ignorance et la mal-gouvernance. Plus l’écart se creuse, plus de la base au sommet de la hiérarchie sociale, les gens deviennent de plus en plus pauvres et donc de plus en plus faibles moralement, ce qui donne de la force à la corruption ; de celle-ci à la mal-gouvernance, le pas est vite franchi. Comment s’en sortir ?

Il se développe aujourd’hui au Burkina Faso et dans tous les pays sous-développés, au carrefour de toutes les ethnies et même de toutes les générations, une culture spontanée, dynamique, d’une imagination inouïe. D’elle-même, elle ne respecte ni interdits traditionnels ni conventions modernes. C’est une culture du danger, de l’urgence, de la détresse, du risque et de la mort telle que l’Afrique n’en a jamais vue. Elle a trempé et trempe toujours dans les marchés noirs, les rébellions, les organisations et trafics de toutes sortes. Ce monde sans frontières normatives précises, qui prend corps entre tradition et modernité, et où se retrouvent chômeurs, ouvriers, jeunesse déscolarisée, jeunes diplômés ou hommes d’affaires, aventuriers et artistes de toutes fortunes..., est le véritable demandeur et le moteur réel du progrès. Il tient à vivre et à réussir, dût-il saccager bosquets sacrés et forêts classées. Son mode de vie et ses moyens de survie l’inclinent beaucoup plus vers le hold up que vers l’intérêt général. Là se recrutent les vrais pauvres d’Afrique et du Burkina, c’est-à-dire ceux dont les besoins sont infiniment supérieurs à leurs biens.

C’est ce monde et cette culture sortis effectivement de la tradition et auxquels manquent encore tous les pouvoirs de la modernité, qui donnent de la réalité au concept de transition culturelle, développé plus haut. Ce concept ainsi précisé est à considérer comme la trajectoire sur laquelle devraient s’inscrire nos projets nationaux d’avenir, pour échapper aux visions qui sont en partie liées, d’une part, avec une sorte d’archéologie culturelle (côté traditionnel) et, d’autre part, avec de graves anticipations utopiques (tendances hyper modernistes.) Il appartient à la science de la communication politique de créer cette trajectoire, comme toute science crée ses objets, et de le donner à voir et à agir pour l’émergence d’une culture démocratique.

Voilà pourquoi, à l’heure où « la vie chère » fait des gorges chaudes, il convient que tous les Burkinabè, au-delà des interprétations, ô partisanes, travaillent à répondre à l’impératif de relever le défi de créer des emplois décents et durables pour le plus grand nombre de jeunes gens et de jeunes femmes ! D’autant plus que, ni la pauvreté, ni le chômage et donc ni « la vie chère » ne sont une fatalité. Cette conviction partagée solidairement par les Burkinabè, n’a de sens que s’il existe une volonté politique à même d’inventer un avenir qui la confirme et qui dessine des perspectives bien heureuses en matière d’emploi et de formation de sillons des voies de l’espérance. Elle a plus de sens si elle se dévoile et se traduit en actions ou actes visibles et lisibles.

Dans le fond, nul n’ignore, personne ne le nie : le chômage et particulièrement celui des jeunes constitue l’un des problèmes les plus aigus auquel le Burkina, de « la vie chère », fait face. L’on sait que non seulement l’emploi est un aspect fondamental de la lutte contre la pauvreté, mais aussi que l’accès à une source de revenu reste jusqu’à présent un mode d’insertion privilégié de la jeunesse, dans la vie sociale et économique. Examiner en toute rigueur et lucidité les facettes de la situation de l’emploi et de la formation des jeunes, dans notre pays, croiser et confronter les regards et les expériences, parvenir à dégager des orientations et des stratégies pour la mise en œuvre d’actions concrètes à la mesure des défis à relever doit donc rassembler tous les Burkinabè. Ne serait-ce que par souci de survie, à l’heure où le cours du pétrole continue à monter, les pays dits financièrement riches sont eux-mêmes en difficulté, etc.

Pour paraphraser le ministre de la Jeunesse et de l’Emploi, le Professeur Justin Koutaba, l’élaboration de la politique nationale de l’emploi procède d’une volonté forte du gouvernement-Tertius Zongo : trouver des solutions innovantes et audacieuses au chômage des jeunes. Il convient de le reconnaître. Que l’on soit un imbattable « de la vie chère » ou pas, marcheur ou pas, « mouvancier », du « Collectif » ou de « l’opposition », gageons que sur les schèmes de la lutte contre « la vie chère », nous nous inscrivons en force de proposition et non de casses, pour qu’à travers un travail crescendo participatif, collectif et intensif, la mise en œuvre de la politique nationale de l’emploi soit un antidote réaliste à la lutte contre la vie chère, à travers un Burkina productif … malgré ses différences dites idéologiques.

Par Ibrahiman SAKANDE

Sidwaya



19/05/2008
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