Pigiste à L’Obs. : Comme un étranger dans la maison

Pigiste à L’Obs. : Comme un étranger dans la maison

mercredi 11 juin 2008.
 
Un collaborateur de L’Observateur Paalga, Barry Alcény Saïdou, le rubricard de "Projecteur" livre ici ses impressions de nouvel observateur dans le journal, sur les journalistes et sur les idées reçues qui courent sur la maison. Il tombe le manteau de collaborateur pour celui de collabo et de balance. C’est le grand déballage.

L’Obs. in my mind. L’Observateur Paalga vient de fêter avec faste ses trente-cinq ans d’existence. Je croyais qu’il en avait plus, parce qu’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu ce quotidien à la une liserée d’un rouge, couleur de la maison. Enfant, il m’a certainement servi à fabriquer des avions, des bateaux et des cocottes en papier.

Et très tôt, j’ai commencé à lire ce journal comme on lit un livre en arabe : de la droite vers la gauche et en commençant par les dernières pages. Pourquoi ? Parce que, seule m’intéressait l’avant-dernière page, celle de la bande dessinée qui narrait les aventures rocambolesques de Zambo. De cette époque-la, je me rappelle le nom d’un journaliste, peut- être le red.chef ; il s’appelait Valéa.

Je lisais difficilement ses articles, mais ce qui a retenu mon attention était l’emploi de certains mots qui me semblaient étranges. On m’apprit que ces mots étaient des expressions latines et que leur emploi dénotait d’une grande culture. Voilà comment ce nom que j’associe à un immense savoir m’est resté gravé dans la mémoire. Ad vitam aeternam.

Les années se sont ajoutées aux années et depuis quelques mois j’anime une rubrique à L’Obs. Naturellement, je suis directement allé proposer mes papiers à L’Observateur auquel me lie un long compagnonnage et parce que ce journal se préoccupe autant du message que de la beauté de la langue. Faut-il y voir l’empreinte du fondateur qui fut un enseignant de français ?

Une modeste maison à l’angle de la rue de la Chance.

Je me rends rarement dans les locaux du journal, j’envoie mes articles par courriel. De temps à autre, je passe déposer ma copie à la PAO. J’avoue que la première fois que j’ai mis les pieds à L’Obs, j’ai été déçu. Je m’attendais à voir une maison de presse avec une grande salle de rédaction pleine de journalistes pianotant sur les claviers d’ordinateurs, des hommes accrochés à leur téléphone pour vérifier une information au milieu des crépitements des téléscripteurs ; je m’attendais à entrer dans une ruche bourdonnante et laborieuse, cette image d’Epinal de la presse véhiculée par le cinéma.

En lieu et place, j’ai trouvé une modeste maison qui tient plus de l’atelier de l’artisan que de l’agence de presse high-tech. J’y ai découvert cependant une communauté d’hommes et de femmes dévoués à la tâche pour mettre chaque matin votre quotidien dans les kiosques. Des journalistes chevronnés qui travaillent dans l’immédiateté et écrivent un ou plusieurs articles par jour pour rendre compte de l’actualité.

Écrire sans recul et offrir un texte riche d’informations et agréable à lire n’est pas à la portée du premier scribe venu. Et moi qui souffre toutes les peines du monde pour remettre ma copie mal dégrossie chaque semaine, je suis bien placé pour le savoir.

On dit que dans une goutte d’eau, il y a toute la mer, de même se dit-on que ce groupe aussi contient toutes les variantes de l’humanité. Par conséquent, on devrait y trouver des pisse-copies qui, tels des papillons, recherchent les lumières de la notoriété et se croient sortis de la cuisse de Jupiter. Mais ceux que j’ai rencontrés, et je pense qu’ils sont les plus nombreux, travaillent dans l’ombre et ne pensent pas tenir entre les mains les manettes d’un « quatrième pouvoir ».

A côtoyer ces hommes, j’ai eu l’impression que la plume du journaliste est comme le vin. Elle s’abonnit avec les années. Avoir du talent, c’est comme être d’un bon cru. Ça ne suffit pas à faire un bon journaliste. Il faut la patine des années et l’expérience du terrain pour aiguiser et affiner une plume. De bonnes et de grandes plumes, j’en ai croisé à l’Observateur.

Ce sont celles que vous lisez dans « Grille de lecture », « Regard sur l’actualité » et les « grands reportages ». Et ces journalistes ont la modestie de l’artisan ; ce doit être le travail d’équipe qui incline à cela, car à considérer la pléthore de mains qui interviennent sur un article, il est difficile de tirer toute la couverture à soi à moins d’être un monstre d’égoïsme. Il arrive que le red.chef ou un autre réécrive totalement l’article d’un journaliste, mais au finish on conservera la signature de celui-ci.

Un autre peut aussi trouver un titre, une belle photo ou un chapeau qui transfigure l’article d’un collègue et en faire un bon papier. Et il y a les correcteurs avec lesquels les journalistes entretiennent des rapports de vieux couples conscients de l’importance de chaque partenaire mais qui traversent de temps à autre de gros orages.

Ce sont de vrais alchimistes capables de transformer un article truffé de fautes de langue et de tournures alambiquées et inintelligibles en un papier à la lecture agréable. Mais il suffit parfois qu’un correcteur laisse passer une faute par inadvertance ou qu’il déplace malencontreusement une ponctuation et il se verra traité de tous les noms d’oiseaux par l’auteur du papier. Pas en sa présence, bien sûr. Dans son dos, car on est gentleman dans la presse. Mais le lecteur attribue ce travail d’équipe à une seule personne, le signataire de l’article.

J’ai remarqué aussi que les journalistes, les vieux routiers, aiment à féliciter le nouveau venu pour l’excellence de ses papiers ; celui-ci sait souvent que ces fleurs sont imméritées. Mais à force de s’entendre seriner cela tout le temps, ces propos acquièrent un fort pouvoir de suggestion. Et le bonhomme finit par croire qu’il a du talent.

Ça aide à rester dans ce métier qui n’est pas une sinécure. D’ailleurs, la foi en un talent même inexistant est préférable à la conscience lucide de ne pas en avoir. Ça soigne l’ego et ça aide à mieux vivre.

Quant au directeur de publication et fondateur du quotidien, lui, je ne l’ai jamais vu ni croisé dans la cour du journal. Mais il est très présent dans la maison comme une sorte de conscience morale. Il circule des histoires sur ses colères homériques parce qu’une faute de langue serait passée inaperçue à la correction ou qu’un journaliste aurait mal ficelé un reportage. Vérité ou ragot, peu importe. Cela oblige chaque travailleur du quotidien à donner le meilleur de lui-même pour ne pas subir les foudres du directeur.

Elle court, elle court la Dame rumeur …

On murmure beaucoup de choses sur L’Observateur… Quand j’ai commencé ma collaboration dans ce quotidien, on m’a dit que ce journal roulait pour le pouvoir et qu’il était régionaliste. Ce journal est-il vraiment un instrument du pouvoir ? Difficile pour moi de confirmer ou d’infirmer ces accusations. Je n’ai jamais été interpellé sur mes positions idéologiques.

Peut-être, parce que mes articles ne sont pas politiques. Je puis cependant jurer sur ma…plume que l’on ne m’a pas exigé de brandir une carte de CDP ou de « mouvancier » ni celle de la FEDAP/BC comme un sésame avant de publier mes articles. Toutefois, au vu des articles que je lis dans l’Obs. je pense que ce journal n’est ni partisan ni adversaire du moment qu’un faisceau de sensibilités s’y exprime librement.

On y trouve des articles qui caressent le pouvoir dans le sens du poil et d’autres qui sont de véritables poils à gratter pour ce pouvoir. Il est légitime toutefois que la posture du « ni…ni » ou de l’entre-deux puisse déranger certains lecteurs. Ailleurs, la presse ne rougit pas de sa couleur politique. En France, il semble que le Nouvel Observateur de Jean Daniel est proche du P.S., Marianne de Jean-François Khan est pro-Modem, l’Humanité est un organe du PCF et Mendès France créa l’Express avec Jean Jacques Sevran-Schreiber avant d’accéder à l’Elysée.

On voit que le degré zéro de la coloration politique au niveau de la presse est un mythe qui a la vie dure au Faso. L’éthique pour un journal consiste donc à ne pas être un instrument de propagande et de manipulation du lecteur au service d’un groupuscule.

Quant à l’inclination régionaliste du journal, je ne l’ai pas ressentie. Franchement, à moins que ces régionalistes-là soient d’une intelligence retorse et soient doués d’un art très poussé dans la dissimulation, on ne saurait expliquer la diversité d’origine des hommes qui écrivent dans ce journal. Ils viennent des quatre coins du Burkina.

Trente-cinq ans déjà…Et après ?

L’Observateur Paalga a fêté ses trente-cinq ans. Pour un homme, c’est l’âge de la plénitude. A cet âge-là, celui-ci se tient au sommet du versant ascendant de la vie avant d’entamer la phase de la lente dégénérescence. Dans la vie d’un journal, ce n’est qu’une étape sur le trajet, une sorte de bivouac en chemin que s’offriraient des alpinistes pour mesurer la distance parcourue, prendre des forces avant de poursuivre l’ascension vers le sommet.

On devine qu’il a fallu beaucoup de foi et d’énergie pour tenir un journal pendant trois fois une décennie et un quinquennat dans ce pays où l’achat d’un journal est un luxe pour la grande frange de la population et où il n’est pas sans risque d’exercer sa liberté d’expression sous les différents pouvoirs dominés par les bruits de bottes et des kalachnikovs. Il a fallu aussi du courage, de l’imagination et sûrement une bonne dose de folie au groupe de pionniers.

Et même aujourd’hui, il en faut aux continuateurs de l’aventure, car à gratter un peu le vernis démocratique, on découvre le vert olive d’un treillis de parachutiste. De plus, il y a de nos jours « le gombo » qui menace sérieusement la profession. Un journaliste ne vaut que par le crédit que le lecteur accorde à son discours ; c’est pourquoi la corruption fait courir un grand péril à la profession. Mais, il y a quelque chose de rassurant dans l’avenir de ce journal. On l’avait réduit en cendres et il est toujours là comme le sphinx qui renaît de ses cendres. Donc l’éternité semble à portée de plume.

Et maintenant place aux trois vœux…

C’est aussi l’occasion pour le lecteur que je suis de formuler mes vœux. En tant que lecteur, je voudrais bien que L’Observateur paalga accorde plus de place, donc plus de pages aux arts. Qu’il joue un rôle d’agitateur d’idées, de vulgarisateurs et d’annonciateurs des nouveautés dans le domaine des arts. De sorte que les prolégomènes des œuvres futures de notre pays s’élaborent dans les pages de L’Observateur. Pour ça, il faudrait ouvrir plus le journal aux artistes et aux chercheurs. Peut-être qu’un mensuel est plus apte à traiter de cela qu’un quotidien.

Et encore un autre vœu. Savez-vous que le lecteur d’un quotidien connaît les mêmes inquiétudes que l’assassin qui vient de commettre un meurtre ? Ils brûlent tous deux de se débarrasser de ce qu’ils ont entre les mains. L’assassin veut se délester du corps et le lecteur du journal qu’il a fini de lire.

En effet les journaux, au fil des jours, s’amoncellent à la maison et envahissent tout l’espace vital. Quel bonheur, si on pouvait, en payant son journal du matin, remettre celui de la veille au vendeur. Quelle épine L’Observateur Paalga retirerait du pied de beaucoup de lecteurs en reprenant les vieux journaux ! On pourrait peut-être recycler ce papier.

Et L’Observateur pourra ajouter à son titre de premier quotidien celui de premier journal écolo du pays. Les autres journaux devraient s’y mettre aussi.

Et un dernier vœu. Il serait bien que le quotidien augmente son tirage. A partir de 10h il n’y a plus trace de l’Obs dans les kiosques ni chez les vendeurs ambulants. Cela crée des déceptions chez les fidèles lecteurs... J’en connais qui, lassé de la difficulté de se procurer L’Obs. chaque matin, a trouvé une idée originale : il attend sagement le vendredi soir pour razzier tous les journaux de la semaine aux archives de son service et les lire à la maison, le dimanche matin.

C’est ce qui s’appelle prendre de l’information en léger différé. Et avoir une semaine de retard sur la marche du monde ! Pour ce lecteur atypique et pour beaucoup d’autres lecteurs sevrés du quotidien, l’Observateur paalga devrait revoir son tirage.

Que dire pour conclure ? Souhaiter que les hommes et les femmes qui portent le quotidien trouvent l’imagination et l’audace nécessaires pour continuer l’aventure en enrichissant L’Observateur de plusieurs titres se déclinant en hebdo, mensuel et divers autres produits de presse. Et surtout qu’ils ne tombent pas dans l’autosatisfaction, car le chantier est immense et le chemin long pour que L’Observateur paalga devienne une vénérable institution.

Bon anniversaire au canard et qu’il continue à se dandiner sur la longue route de l’information. Rendez-vous pour le soixante-dixième anniversaire.

Barry Saïdou Alcény

L’Observateur



11/06/2008
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